Lutter contre l’oubli, « Dora Bruder » de Patrick Modiano

81XIpr4DJULQuelles raisons poussent les hommes à écrire ? La réponse peut être multiple, il peut s’agir tout simplement d’un besoin, d’une envie ou d’une volonté de transmettre. Beaucoup de raisons peuvent être évoquées et elles sont loin d’être exhaustives. Ce qui est certain c’est que le livre en lui-même est un objet de mémoire qui se transmet de familles en familles, de générations en générations et parfois même pendant plusieurs siècles. En ce sens, il est légitime de penser que le livre permet de lutter contre l’oubli par sa forme certes, mais également grâce à son contenu. En effet, le livre n’est pas une coquille vide, il renferme une histoire, de l’Histoire, des savoirs ou des idéologies. Peut- être est-ce la principale raison qui entraîne les hommes ordinaires à devenir de grands écrivains, cette volonté de lutter contre l’oubli, de traverser les siècles, de défier le temps. Qu’en est-il alors de Modiano ? Cet auteur est sans nul doute un écrivain de la mémoire, comme la plupart des romanciers certes mais celui-ci l’est à l’extrême, cette lutte contre l’oubli est le fil rouge qui traverse toutes ses œuvres. Ils est profondément marqué par la seconde guerre mondiale mais également par son enfance et adolescence. Sa vie littéraire sera une grande lutte pour contrer les effets du temps sur la mémoire, qu’elle soit personnelle ou collective. Il n’aura de cesse de faire resurgir la guerre et tout ce qui l’entoure par divers moyens, avec toujours cette volonté de transmettre aux générations oublieuses ou n’ayant connu ce douloureux épisode que par l’intermédiaire des livres d’Histoire. Dora Bruder est typiquement un ouvrage destiné à transmettre, à mettre la lumière sur des anonymes, sur des lieux oubliés et sur des actes du passé. Dans cet ouvrage, l’auteur se montre donc résistant à toute forme d’amnésie afin que la littérature devienne gardienne de la mémoire collective.

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Mon travail aura mis en évidence l’importance pour Modiano de sortir de l’ombre des individus qui étaient censés y demeurer pour l’éternité. A travers l’histoire de Dora et en divulguant les étapes de son enquête, il s’attache à sortir de l’oubli de nombreuses victimes de la Shoah. Le but étant de susciter l’intérêt du lecteur face à ces destins brisés dont les traces sont extrêmement lacunaires. En se posant comme un témoin privilégié de cette terrible guerre, Modiano s’attache à transmettre au lecteur l’atmosphère qui y régnait et à comprendre cette sombre période. Notre étude montre ainsi que Modiano cherche à fixer le passé dans son œuvre afin qu’il puisse être transmis par le lecteur à d’autres individus dans le présent.

D’apparence autofictionnel, le genre dont relève Dora Bruder est beaucoup plus complexe car la biographie de Dora, ainsi que l’autobiographie de Modiano relèvent du factuel, et c’est ce qui relie les deux destins qui relève de la fiction. Le but étant de relier le passé et le présent et de toucher ainsi un plus large lectorat tout en ne délaissant pas la fiction qui met ici en valeur le factuel. En outre, l’auteur évoque Voyage de noces, La Place de l’étoile et Les Misérables, avec pour perspective de créer des souvenirs en chaîne dans l’imaginaire du lecteur. Ainsi, chaque élément contenu dans Dora Bruder doit participer au devoir de mémoire et activer le souvenir des juifs déportés dans l’imaginaire du lecteur. De plus, l’auteur devient véritablement un passeur entre le passé et le présent dans son œuvre. Les nombreuses analepses permettent de brouiller la distance entre les différentes époques et les lieux évoqués forment des points fixes qui permettent une sorte de remontée dans le temps du lecteur. Les destins de Modiano, Dora et des autres juifs sont ainsi liés et le lecteur est donc face à ces nombreux destins qu’il ne peut oublier.

Longtemps oubliés, les juifs persécutés ont retrouvé l’intérêt des français avec le procès de Maurice Papon, les historiens publient activement sur la période de l’Occupation. Ce devoir de mémoire est omniprésent dans Dora Bruder puisque la période principale contenue dans l’oeuvre s’étend de 1941 à 1943. A travers l’histoire de la jeune fille, l’auteur met en évidence le destin d’autres écrivains, qui disparurent durant la guerre. Ces écrivains représentent des sortes de double de Modiano qui eux vécurent durant la guerre. L’auteur met donc en commun diverses identités. Se pose également la question de l’identité juive qui ne relève pas uniquement de la famille Bruder mais qui concerne toute la communauté. A chaque fois, la personne particulière dérive sur le destin collectif et c’est dans ce sens que le devoir de mémoire concernant tous les juifs persécutés s’active et prend sens dans l’esprit du lecteur. En outre, même les fragments autobiographiques concernant l’auteur sont utilisés pour mettre en valeur le destin de Dora et des autres juifs. Ce recours à l’autobiographie permet de lier le destin de Dora à celui de Modiano et ainsi rendre présente la jeune fille et la transposer dans le présent. L’épisode de la fugue permet de lier l’histoire de Dora, Modiano mais également des autres fugueurs du passé ou du présent. Modiano rend ainsi cet épisode universel et permet au lecteur de pouvoir s’identifier à Dora et donc par extension aux autres juifs. Modiano entend toucher un lectorat encore plus large et rassembler les époques en liant également le destin de son père avec celui de la jeune fille.

Modiano entreprend un chemin de croix dans son œuvre et c’est à travers ses yeux que le lecteur peut percevoir les lieux mais c’est également grâce à la réminiscence des ses souvenirs face à ces lieux qu’ils deviennent vivants. En outre, l’auteur met en valeur les lieux afin que le lecteur ait l’envie de se rendre sur ceux-ci. Et c’est ainsi que « la coïncidence d’âmes » se produit afin de rassembler les générations et de lutter contre l’oubli. Pour autant, Dora Bruder apparaît comme un livre d’absence. En effet, de nombreux lieux ont changé ou disparu depuis l’époque où la jeune fille vivait. Pourtant bien que l’auteur ne tente pas de combler le vide ressenti devant le pensionnat et les Tourelles, il tente tout de même de rendre les autres lieux vivants en les intégrant dans leur contexte passé. L’auteur parvient à rendre universelle cette sensation de vide ressentie face à ces lieux et cela permet de susciter l’intérêt du lecteur concernant cette sensation qu’il va lui-même peut-être éprouver en se rendant sur ces lieux. Cela dit, il ne cherche pas à redonner vie à Dora elle-même, il crée simplement de la vie autour d’elle en déplaçant la vie sur tout ce qui n’est pas Dora et en recourant à l’autobiographie. Cette « vie » permet au lecteur d’imaginer Dora lorsqu’elle était vivante et de la rendre plus animée dans son esprit.

Enfin, Modiano tient tout de même à conserver la part de mystère qui caractérise Dora. Les nombreuses interrogations qui parsèment le récit permettent de laisser libre cours à l’imagination du lecteur et à s’interroger lui-même sur le destin de Dora et des autres juifs. Pourtant, parfois Modiano essaie de combler le vide qui gravite autour de la jeune fille en exposant les étapes de son enquête et en utilisant des archives qui servent à mieux comprendre l’histoire de la jeune fille. Mais la plupart du temps, l’auteur fait face à cette sensation de vide et la recherche même. En effet, ce vide va donner envie au lecteur de l’éprouver lui-même et pourquoi pas de vouloir le combler. La lecture de Dora Bruder laisse en outre un sentiment d’inachèvement qui permet également d’éprouver le pouvoir imaginatif du lecteur et l’inciter à faire des recherches sur la période de l’Occupation. Et même dans la page matérielle du livre, l’auteur retranscrit cet inachèvement en laissant des blancs typographiques qui mettent en lumière le vide laissé délibérement dans Dora Bruder.

Les analystes qui se sont penchés sur Dora Bruder ont mis en évidence l’importance du devoir de mémoire concernant la jeune juive. Or, notre travail élargit cette mise en perspective puisqu’il propose d’étudier la lutte contre l’oubli qu’exerce Modiano dans son œuvre avec le lecteur comme adjuvant. Qui plus est, notre travail met en évidence que le devoir de mémoire, bien qu’il soit en apparence centré sur Dora, est en réalité étendu à toute une communauté. Modiano parvient ainsi à mettre en écho l’histoire des juifs persécutés avec la vie des lecteurs modernes. Chaque passage de son livre est une occasion pour l’auteur de faire sortir de l’oubli toute une génération frappée par la dure loi de la Shoah. Les lois anti-juives étaient faites pour qu’il ne reste que peu de traces de cette population, Modiano entreprend alors de provoquer l’effet inverse et de mettre leur destin en lumière. Le lecteur ne doit pas oublier ce qui s’est passé durant cette guerre et est même invité à prolonger le travail entrepris par l’auteur. Le lecteur devient bien plus qu’un personnage dans Dora Bruder, il est la raison même de l’écriture de l’oeuvre. Modiano parvient à susciter l’intérêt du lecteur en proposant en apparence un récit touchant sur le sort d’une jeune juive. Or, avec notre étude nous pouvons constater que les archives trouvées par l’auteur, le récit de l’enquête, les fragments autobiographiques et le fictionnel convergent tous vers la lutte contre l’oubli concernant toute la population juive persécutée. Tout est dirigé de façon à ce que le lecteur s’intéresse à cette période, se rende sur leurs traces et transmette à son tour l’histoire de l’anéantissement de toute cette communauté. Notre étude met néanmoins en relief les limites inhérentes au devoir de mémoire. Modiano délivre un récit authentique car il reconnaît ses impossibilités. Dora Bruder est une œuvre qui ne cesse d’interroger les limites.

Cette étude montre à quel point il est difficile d’intégrer le lecteur dans le devoir de mémoire lorsque seuls des faits réels et des archives sont évoquées. Modiano sera contraint de tourner le récit vers le lecteur en ayant recours à l’autobiographie et à la fiction. D’ailleurs, d’une façon plus large, cela met en lumière le problème pour l’écrivain de ne pas être tenté par la séduction du roman. Des informations brutes ne peuvent constituer un genre littéraire efficace, même pour la biographie ou l’autobiographie, le lecteur et son jugement restent toujours dans l’esprit du lecteur. En ce sens, chaque récit est écrit de manière à susciter l’intérêt du lecteur, parfois même simplement en mettant en valeur certains événements et en en occultant complètement d’autres. De même pour les romans historiques qui mêlent fictionnel et factuel mais qui seraient rejetés par le lectorat s’ils n’étaient basés que sur des amas bruts de faits réels. Dans cette perspective, il serait intéressant d’étudier si Modiano prolonge cette lutte contre l’oubli dans ses autres œuvres qui relèvent quant à elles davantage du fictionnel que du factuel.

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